La folie française

Nulle part, dans la cohue des exégèses du mouvement des « gilets jaunes », ne trouve-t-on l’explication pourtant évidente : c’est pour partie une affaire de droit commun et pour le reste un coup de main proto-fasciste. Rien d’autre.

L’aspect le plus clair est celui de la délinquance. Dans quel autre pays civilisé des énergumènes se mettent-ils, pour clamer leurs frustrations, à opprimer leurs concitoyens en paralysant la société par la violence ? Dans un seul. La France. Et c’est en France seulement que l’on ne trouve rien à redire. En France et dans tous les pays du monde, si vous bloquez l’entrée d’un rond-point avec votre voiture, les gendarmes arrivent et vous emmènent au poste. En France seulement, si vous faites la même chose avec trente de vos acolytes, tout le monde compatit, le préfet vient repectueusement palabrer avec vous, et Le Monde convoque un professeur de sociologie pour expliquer combien vous avez raison de souffrir du mépris des élites. Absurde et inouï. Si le gouvernement Macron a fait une erreur, c’est celle-là : au premier péage bloqué, au premier radar neutralisé, il fallait dans les dix minutes coffrer les délinquants et les déférer à la justice – quitte à elle, dans la meilleure tradition d’un pays démocratique, de les juger sans passion en écoutant leurs doléances. Mais se plier à la morgue de ces gens qui utilisent la force pour empêcher les autres de vivre leur vie et d’assurer leur subsistance ? La suite était à prévoir : l’illégalité étant officiellement sanctionnée, tout ce qu’un pays compte d’extrémistes de gauche et de droite, et de simples malfrats ravis de casser et de piller, s’engouffre dans la brèche. Mais c’est hypocrite de regretter les malheureux débordements. Avant même l’entrée des casseurs professionnels, la violence était dès la première heure la définition même du mouvement. Il ne s’agissait pas de plaintes, de pétitions, de manifestations ; il s’agissait de saboter le fonctionnement le plus élémentaire d’une société civilisée. D’empêcher les citoyens de circuler et de travailler. Dans tout autre pays les voyous se retrouvaient immédiatement en prison. En France, on les invite à la télévision.

L’illégalité de droit commun n’est que le début. L’idéologie et surtout la pratique de ces gens rappellent de plus en plus le fascisme. Le fascisme est, pour une large part, le triomphe de la force brute sur la légalité: la prise de pouvoir d’une minorité par la violence, et l’imposition par la violence de ses valeurs au reste de la société. Les 250 000 bloqueurs du premier samedi représentaient moins d’un pour cent de la population adulte. De quel droit s’arrogent-ils l’autorité de décider qui passe et qui ne passe pas ? De tabasser un jeune homme et sa compagne, partis pour le cinéma, parce qu’ils refusent de klaxonner leur approbation ? C’est pour ne pas avoir arrêté dans l’œuf ce genre d’action brutale et illégale que l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et d’autres se sont retrouvés dans les années trente sous le joug de dictatures sanguinaires. Le semblant bonhomme et sincère de certains bloqueurs de ronds-points ne peut faire illusion. Il ne s’agit ni plus ni moins que de l’attaque de la force brute. Celle qui ne s’embarrasse pas d’arguments et qui se contente de vous asséner : vous ferez ce que vous dis, car je suis fort, vous êtes faible, et vous êtes en mon pouvoir.

Et leurs revendications ? Tous les conservatismes, tous les refus de raisonner, tout le fiel des envieux s’y retrouvent. Le mouvement, on ne le dira jamais assez, est d’abord celui des chauffards. Qui fréquente la France des provinces sait quelle haine a suscitée l’une des réformes précédentes, la limitation à 80 km/h. La raison était pourtant simple : les ingénieurs ont calculé qu’on pouvait sauver 300 vies par an de cette façon. Les chauffards — qui fréquente la France des routes départementales les connaît bien — n’accordent aucune attention à cet objectif de salut public : non, prétendent-ils, ce n’est qu’un prétexte pour nous ponctionner un peu plus. D’ailleurs l’ire des chauffards, des gilets jaunes, se concentre sur tout ce qui améliore la sécurité routière, comme les radars. La hausse des taxes sur les carburants n’est que le prétexte suivant pour se mettre en colère, prétexte d’autant plus absurde que cette hausse survient à un moment où les prix de base chutent. Quant à la transition énergétique, personne n’y prête attention non plus. Là aussi pourtant, les scientifiques s’époumonent à nous avertir : il est minuit moins une pour faire quelque chose, sinon le monde court à la catastrophe ; accidents climatiques constants, îles englouties, migrations cette fois-ci par dizaines de millions. Vous pourrez bien bloquer les ronds-points alors. Mais non, ce sont encore ces technocrates de Paris qui veulent nous prendre notre argent.

Le problème politique est profondément et exclusivement français. Les Français sont uniques, y compris parmi leurs voisins d’Europe occidentale. L’exception française a ses attraits : le goût, la tradition, l’élégance (pas chez les gilets jaunes), l’amour pour une langue d’une beauté sans égale. Mais elle se manifeste aussi par des défauts indéracinables. Dans tous les pays du monde, le citoyen moyen comprend que pour que quelqu’un reçoive de l’argent quelqu’un doit en produire. L’état c’est moi, et toi, et elle, et lui. Pas en France (et l’on peut avoir fait Polytechnique sans que jamais on vous ait expliqué ce qui ailleurs relève de l’école communale). En France « L’État » c’est quelqu’un d’autre. Il nous prend notre argent, toujours trop, et il est tenu de nous en donner, jamais assez. Il est de bon ton de se moquer des Américains qui croient que le monde a été créé tel quel en six jours, mais les Américains, jusqu’au moins instruit, comprennent les rudiments de l’économie. Les Français non. D’où les revendications conjointes de moins d’impôts et de plus d’aides. On ne peut sous-estimer ici l’influence de la gauche à la française. Cent ans de gauchisme primaire ont profondément corrompu le conscient et l’inconscient collectifs. Les patrons sont des exploiteurs, les salariés des exploités, révoltez-vous !

La deuxième catastrophe va avec la première : l’incompréhension des règles de la démocratie et l’imputation au gouvernement en place (dans le cas présent, en place depuis à peine un an et demi) de tout ce qui va mal. Gavroche le chantait déjà : Je suis tombé par terre / C’est la faute à Voltaire / Le nez dans le ruisseau / C’est la faute à Rousseau. Il ajouterait aujourd’hui :

J’en ai pris plein le front
C’est la faute à Macron

La démocratie, comprise à la française, ce sont tous les privilèges et aucun devoir. C’est le droit inaliénable de la minorité à se venger de son sort sur les innocents. Titre du Monde : « En occupant le rond-point de Gaillon, dans l’Eure, des manifestants forgent leur conscience politique et s’exercent à la démocratie ». Remarquable. On imagine les variantes : « En tirant au bazooka sur mes voisins, je m’exerce au pacifisme ». « En volant des voitures, je m’exerce au civisme ». « En trichant à l’examen, je m’exerce à l’honnêteté ». Invraisembable inversion des valeurs : l’arbitraire et le règne de la force brute érigés en morale.

La troisième catastrophe française est le recours immédiat et constant au sabotage et à la violence. Qui vient régulièrement en France de l’étranger est habitué au phénomène, que l’on pourrait appeler, si c’était drôle, le syndrome des Galeries Lafayette : il se passe toujours quelque chose. Parfois tragiquement venu de l’extérieur, comme dans le cas du terrorisme. Mais le plus souvent interne : grève du rail, grève d’Air France, grève des contrôleurs aériens, manifestation violente, incendie de voitures (dans quel autre pays le nouvel an signifie-t-il qu’on brûle chaque année des centaines de voitures ?), blocage de l’approvisionnement en essence, grève des « intermittents du spectacle » (parce qu’on ne les paye pas assez quand ils ne travaillent pas). Résultat : dans tous les pays voisins, on peut tranquillement planifier un voyage ; en France c’est impossible, on ne sait jamais ce qui va se produire. La violence en particulier est indigne d’un pays démocratique. De ce point de vue les gilets jaunes et leurs coups de main fascisants ne font que suivre une tradition ininterrompue, et largement impunie par crainte des conséquences (toujours le règne de la force) : séquestration de patrons, occupation illégale des universités avec dégradations en millions d’euros et représailles physiques contre ceux qui osent essayer de passer leurs examens, tabassage des responsables des relations humaines d’Air France par des syndicats de type quasi-mafieux. Au-delà de la violence, le dérèglement continuel est la source principale du retard français. La France est aujourd’hui le seul pays d’Europe où les vendeurs par correspondance ont cessé de garantir des dates de livraison, pour cause de troubles. Comment accepter une situation aussi humiliante ? Si les Suisses, les Allemands et d’autres réussissent tellement mieux, ce n’est pas qu’ils soient particulièrement plus intelligents. (D’intelligence et de créativité, la France n’en manque pas, du reste elle en exporte de plus en plus, comme elle exporta ses Huguenots après 1685.) C’est tout simplement qu’ils travaillent dans un environnement stable.

Le résultat récent le plus clair et le plus tragique est l’échec de ce qui aurait pu être une chance majeure pour la France : la récupération de l’industrie financière britannique pulvérisée par l’imbécile Brexit. Paris avait tous les atouts : la magie de la ville (vous iriez vivre à Francfort, vous, si vous aviez le choix ?), un gouvernement jeune et dynamique. Mais les banquiers ne sont pas fous. La banque a besoin de calme et de stabilité. Pas d’occupations, de grèves, de blocages, de déprédations et d’émeutes. Partie perdue, irrémédiablement.

Les destructions ne sont pas des débordements du mouvement : elles sont le mouvement. Dès le début, dès le premier automobiliste empêché de se rendre à son travail, il ne s’agissait pas de protester : il s’agissait de casser l’activité économique. Déjà les commerçants, pour qui novembre et décembre sont les mois clés, annoncent la pire saison depuis des années (et demandent bien sûr des dédommagements à l’État, c’est-à-dire une ponction supplémentaire). Une conspiration au seul bénéfice d’Amazon ne s’y serait pas prise autrement. Qui ne peut voir qu’il ne s’agit en aucun cas d’une protestation politique respectueuse de la démocratie, mais purement et simplement d’une tentative de destruction du pays ?

On s’arrêtera à la quatrième catastrophe française : la démission des clercs. C’est toujours très bien vu en France de s’enthousiasmer pour des idéologies rutilantes et généralement meurtrières. C’est très, très mal vu de soutenir le pouvoir, même quand il représente la raison, le droit et l’avenir. Mais où sont donc les fameuses élites (celles contre qui, selon les poncifs, le peuple est censé se révolter) ? Elles sont occupées à trouver des excuses aux vandales. Le Monde, auto-proclamé « journal de référence » (traduction : le New York Times sans les prix Nobel et sans les correcteurs d’orthographe), a passé tout l’été sur un scandale qu’il avait monté de toutes pièces, et sacrifie quotidiennement la vérité à une espèce de bonne conscience gauchisante sans aucun souci de l’avenir du pays. Le Figaro, au lieu de rallier la bourgeoisie au seul garant possible de l’ordre, se perd en élucubrations identitaires. Libération se croit toujours en Mai 68 et ne suit plus très bien ce qui se passe. Le Canard Enchaîné, vestige de la presse à chantage des années trente, dont on ne saurait sous-estimer dans le paysage français la puissance ricanante, méprisante, délétère et invincible, propage un peu plus chaque mercredi (entre ses contrepèteries obscènes) l’image du « tous pourris ». Pour soutenir Macron, personne.

Les élites devraient pourtant se rallier en masse ; non que Macron et Philippe soient infaillibles (ils ont fait des erreurs et ils en referont) mais tout simplement parce que dans la situation politique française actuelle ils sont le seul espoir crédible d’éviter le désastre. Le désastre, c’est la tiers-mondisation accélérée, l’écroulement de l’économie et le glissement vers le totalitarisme. D’un côté, un démagogue avide de pouvoir, suppôt de toutes les dictatures, admirateur de Chavez et de Maduro (qui en quelques années ont fait d’un des pays les plus stables de l’Amérique Latine, producteur de pétrole de surcroît, un abîme de pauvreté où les enfants meurent faute de médicaments et l’inflation mensuelle est à 94%, et qui serait pour nous le modèle ?) ; de l’autre, une extrémiste incompétente, issue d’un clan familial corrompu qui n’a jamais complètement renoncé à ses sources idéologiques des années trente. Macron est jeune, intelligent, compétent, calme et veut réformer la France là où elle en a le plus besoin, pour le bénéfice même de ceux qui n’ont rien trouvé de mieux pour progresser que de faire du chantage au reste du pays. Il a été démocratiquement élu, par une majorité sans ambages. La simple éthique démocratique appelle à le laisser faire son travail. Le simple souci du salut public appelle à le soutenir.

Tous ceux qui croient en la démocratie ; qui ont confiance dans l’énorme potentiel de la France ; qui savent qu’il faut en finir avec les lourdeurs et incongruités qui la paralysent ; qui perçoivent le risque énorme de totalitarisme ; et qui refusent que la violence d’une minorité l’emporte sur l’état de droit ; tous ceux-là doivent mettre au vestiaire le cynisme et l’éternel moquerie française pour s’engager publiquement et sans réserve, sans complaisance mais sans états d’âme, derrière l’unique force qui peut éviter la descente aux enfers.

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